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Coin de Roger
Les amis de Pablo
Ils sont quatre: Ali, Georges, Robert et Huguette.
Ils s’avancent
timidement dans le couloir du funérarium à la recherche
du premier regard mouillé connu. Huguette a passé un
imperméable au-dessus de son cache-poussière. Elle
porte une petite gerbe de fleurs artificielles. Pablo les a aperçus
tous les quatre. Un instant, il quitte le cercueil où repose
sa tendre épouse Dolorès et va à la rencontre
de ses amis de la Cité. Huguette lui tend le bouquet: “ Nous
sommes venus en délégation de la Cité et on
a apporté ces fleurs. C’est de la part de tout le
monde. Mais on ne savait pas venir tous. ” Robert rajoute: “ Mais
y’a beaucoup qu’ont mis dessus. Même le gros
Marcel a donné ”. Marcel, c’est un voisin avec
lequel Pablo avait eu des mots voici un an. Le petit homme fond
en larmes, touché en plein cœur par ce geste qu’il
n’attendait pas.
Les enfants de Pablo, massés autour
de lui, n’en reviennent
pas non plus. Maria souffle à l’oreille de Marie-France: “Tu
te rends compte, ils ont envoyé une délégation de la Cité. Comme c’est gentil ”. Les accolades succèdent aux poignées de main appuyées. Les
quatre “ délégués ” ne peuvent
retenir leur émotion. Ca leur fait tellement plaisir de
voir qu’ils font plaisir. Ils prennent place dans la petite
pièce sombre du funérarium. On échange quelques
vérités sur cette maladie qui ne pardonne pas en
se félicitant que la défunte n’aura finalement
pas trop souffert.
La conversation prend bientôt un accent
beaucoup plus terre-à-terre. “ Et
toi, Pablo, que vas-tu faire avec la maison pour toi tout seul?
Maintenant que ta femme est partie, ne vont-ils pas t’obliger à aller
dans un appartement pour laisser la place à une famille?” Pablo
est confiant. Le président des Habitations lui a promis
qu’il pourrait rester dans sa maison jusqu’à sa
mort et qu’il ne serait pas obligé de déménager à 75
ans. Il faut dire qu’il a collé l’affiche de
ce monsieur à sa fenêtre quand on a voté pour
les élections communales. Le sujet “ Cité ” est
lancé. Et on parle de ces châssis qu’on ne vient
pas repeindre, de ces robinets qui coulent, de ces parterres remplis
de crottes de chien… Accroché à la ceinture
de son pantalon, le GSM de Georges retentit. “ Pablo, c’est
Concetta. Elle n’a pas su venir, mais elle veut te dire un
petit mot ”.
Un peu plus tard, les amis de la Cité se
lèvent comme
un seul homme et se rendent une dernière fois devant le
cercueil. Ils n’étaient pas venus pour rester très
longtemps. Dans ces moments-là, on aime bien être
en famille. Ali le Marocain tape sur l’épaule de Pablo
l’Espagnol : “ Si tu veux passer à la maison,
c’est quand tu veux. ” Robert le Belge n’est
pas en reste: “ Et quand ça ira mieux, on ira faire
un billard au Cercle ”. C’est alors que Pablito, le
seul garçon de Pablo, arrive dans la chambre mortuaire: “’Pa,
je viens de la maison, tu sais quoi? On est venu déposer
plein de bouquets devant ta porte ”
En ce 19 mai, la
librairie juste à côté de
l’entreprise de pompes funèbres a affiché la
Une du quotidien de la région. On y annonce la nouvelle
percée du Front national aux élections…
Roger
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