Je mappelle María del Rosario Mosquera. Jai
47 ans. Je suis née dans la ville de Pasto, dans le département
de Nariño. Mes parents voulaient que je devienne religieuse
mais moi jétais déjà amoureuse dun
voisin que je navais jamais approché, à qui
je navais jamais adressé la parole, mais avec qui
javais échangé de nombreux regards.
Je me suis rendu compte que je lintéressais car
tout à coup, jai commencé à le voir
aux messes matinales du dimanche. Un dimanche je ne lai
pas vu et mon cur a commencé à souffrir. (
)
Jai appris quil avait été réquisitionné
par larmée. Je suis entrée au couvent, sans
véritable vocation, afin de faire plaisir à mes
parents.

La population colombienne
a été éprouvée
par trente
années de guerre
(photo: CNCD)
Deux ans plus tard, il est revenu. Par hasard, je lai croisé
sur la place du marché, un dimanche également. Il
était habillé en militaire et moi je portais lhabit
religieux. Nous nous sommes reconnus dun seul regard. Il
sest approché de moi pour maider à porter
mon lourd panier, rempli de courses. Il ma demandé
si je me souvenais de lui, je lui ai menti et répondu que
non et il ma dit: "Je mappelle Pedro José
Cristancho, le fils de don José, votre voisin." Ensuite,
je lui ai souri, et sans mavoir même touché
la main, il ma proposé dabandonner les ordres
et de lépouser. Je lui ai répondu quil
était fou, que nous nous connaissions à peine et
que dans trois semaines jallais prononcer mes vux.
Il ma dit que la folle cétait moi, que depuis
quil mavait vu pour la première fois, il savait
que jétais la femme de sa vie. Il ma raccompagné
jusquà la porte du couvent. Il ma dit quil
reviendrait quinze jours plus tard et quil me retrouverait
au même endroit, à la même heure sur la place
du marché. (
) Ces deux semaines mont paru les
plus longues de ma vie. Finalement ce fameux dimanche est arrivé
et quand je suis arrivée au marché, il mattendait
déjà. Il ma regardé avec une tendresse
infinie et sans même me saluer ma demandé quelle
avait été ma décision, que je devais lui
répondre immédiatement parce quon voulait
lenvoyer à la côte et quil préférait
déserter. Je lui ai dit oui. Jai quitté le
couvent et ma famille, et nous avons finalement habité
dans la Vallée du Guamés dans le Putumayo. A linstar
dautres colons, nous nous sommes frayé un chemin
à travers la jungle.
Pedro José aimait la nature. A la différence des
voisins, Pedro José soccupait du bois, semait des
arbres, de la nourriture et des fruits de différentes espèces,
alors que moi, javais construit une cage à poules,
à canards et à cochons. (
)
Nous avons eu cinq enfants, jen ai perdu deux pendant laccouchement
et un autre est mort de la fièvre jaune dans mes bras à
lâge de cinq ans. Quand nos deux fils sont devenus
adolescents, nous les avons envoyés à la ville,
pour éviter quils ne soient recrutés par la
guérilla ou emmenés par lArmée. Pedro
José est mort à 48 ans dun cancer de lestomac
(...) Il vivait inquiet depuis que les nouveaux colons étaient
arrivés pour cultiver de la coca. Il sest brouillé
avec bon nombre dentre eux car ils se moquaient de polluer
les lagunes et les rivières, de pervertir les coutumes
par soif dargent. La violence sest installée
sans crier gare La guérilla est arrivée et a imposé
ses ordres. Mais lEtat qui navait jamais été
présent est soudain apparu pour lutter contre les guérillas,
il a bombardé et envoyé des paramilitaires, et pour
terminer a annoncé lapplication du Plan Colombie.
(
)
Du 6 au 10 janvier 2001, ils ont fumigé toute la Vallée
du Guamés, le poison tombé du ciel a anéanti
25 années de nos vies consacrées à la terre.
Comme les autres fermes de la région, nous ne semions pas
de coca, mais ils ont tout détruit: les arbres fruitiers,
les fleurs, les animaux et les arbres sont tous morts. Heureusement
que Pedro José était déjà mort. A
présent, je quitte cet endroit, je pars à la recherche
de mes fils, cet endroit ne représente pour moi quagonie,
jen emporte les meilleurs souvenirs.
Juin 2001
Témoignage
recueilli par
Katia Nouten