EDITION DE NOVEMBRE 2003/ Agenda et Culture

TELEVISION
Caméras et trous de serrure

Voir aussi L'interview du ministre Miller

Depuis le 26 avril, on ne parle plus que d'elle en France. Elle a fait la Une de tous les journaux. Elle a alimenté une foule de débats. "Loft story", la première émission de télé-réalité diffusée en France sur la chaîne câblée M6 ébranle le paysage audiovisuel français.

L

'émission "Loft story" est présentée comme un jeu. M6 parle de fiction réelle interactive. Onze personnes: six garçons et cinq filles acceptent de vivre pendant dix semaines dans un loft avec jardin et piscine. Elles ont toutes moins de trente-cinq ans et sont célibataires. Elles ne peuvent ni sortir, ni avoir de contacts avec l'extérieur.

Photo: Belga



Grâce à des caméras placées un peu partout dans l'appartement, les téléspectateurs peuvent observer leurs faits et gestes quotidiens. Les téléspectateurs votent pour exclure une personne du loft, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un couple idéal.

Ce couple aura la possibilité de gagner une maison. Pour en devenir propriétaires, ils seront obligés de vivre ensemble, pendant six mois, toujours sous l'oeil des caméras.


Voyeurs et exhibitionnistes

L

a nouvelle émission de M6 fait un tabac. Elle atteint par moments 10 millions de téléspectateurs.

Ceux qui regardent le plus l'émission sont les spectateurs de 15 à 34 ans. De l'autre côté de la caméra, les onze enfermés volontaires ont été sélectionnés parmi trente-huit mille candidats. 4000 de ces candidats ont été auditionnés.

Les critères de sélection sont édifiants. Ce qui était recherché, ce n'était pas de briller dans un



domaine ou un autre, mais plutôt d'être dans la moyenne.

Pour que les jeunes spectateurs puissent s'identifier facilement à l'un ou l'autre de ces "prisonniers volontaires".

Vous avez dit médiocrité? Voyeur d'un côté, exhibitionniste de l'autre, Loft story fait appel à des pulsions que nous avons tous en chacun de nous, à des degrés divers: le désir de voir et celui de se montrer.

 


Loft story et ses soeurs

L

oft story est une révolution dans le paysage audiovisuel français. Pourtant, ce type d'émission existe déjà dans une vingtaine d'autres pays: de la Pologne au Brésil, en passant par les Etats-Unis...

Tout près de chez nous, aux Pays-Bas, une émission du même genre: Big Brother est diffusée depuis septembre 1999. Le principe est toujours le même: le téléspectateur est placé en situation de dominer des cobayes qu'il peut observer dans leurs gestes les plus quotidiens et les plus intimes. Ces cobayes sont prêts à tout montrer d'eux en échange d'argent et surtout de célébrité...

On sentait venir ce type d'émission depuis un moment.

En effet, depuis quelque temps déjà, des émissions proposent à des anonymes de livrer une partie d'eux-mêmes aux caméras. Et en échange, de gagner une heure de gloire. "C'est mon choix", "Ca se discute", "Qui veut gagner des millions?" sont des exemples de cette tendance de la télévision.



Loft story est "seulement" un pas plus loin.

Patrick Le Lay, patron de TF1, programme ce genre d'émissions sur sa chaîne.

Pourtant, il a donné une leçon de morale audiovisuelle à M6. Il a même parlé de "Télé Poubelle"! Mais ce qui fait mal à Patrick Le Lay, c'est surtout le manque à gagner.

Loft story bat tous les records d'audience à une heure où TF1 diffuse le Bigdil de Lagaf'. M6 a triplé ses tarifs publicitaires durant les dernières semaines.

La télévision, cette merveilleuse machine à apprendre, à montrer, cette "fenêtre sur le monde" n'est-elle plus qu'une machine à faire du fric à tout prix? On est loin d'une télé qui rend un peu plus malin... et un peu plus humain...

Nicolas Simon


Interview du Ministre Richard Miller

En France, l’émission Loft Story diffusé par M6 a créé l’événement. Pour ou contre, chacun s’est exprimé à ce sujet. Aucune télévision ne propose ce genre d’émission en communauté française de Belgique. Choix ou hasard? Nous avons interrogé le Ministre de tutelle de la RTBF, M. Richard Miller.

L’Essentiel: Monsieur Miller, vous êtes Ministre des Arts et des Lettres de la Communauté française. Vous avez aussi l’audiovisuel dans vos compétences. Vous êtes donc le ministre responsable de la RTBF. Que pensez-vous d’une émission comme Loft Story?

Richard Miller: Avec Loft Story, on arrive à un extrême. La télé peut être un outil extraordinaire. Par le divertissement, elle peut faire connaître beaucoup de choses. Mais elle peut aussi devenir, comme dans Loft Story, un outil qui déstructure du point de vue social et personnel. C’est pour lutter contre ce type de dérive que j’ai opté résolument pour une télévision de service public. Je pense que les télés privées peuvent se développer; c’est la loi du marché. Mais d’un autre côté, pour assurer la présence de certaines valeurs, une télé de service public me paraît indispensable.

L’Essentiel: Aucune tentation donc de programmer une émission comme Loft Story sur la RTBF?

R.M : Aucune. Le nouveau contrat de gestion de la RTBF est en train d’être renégocié. Ce contrat fixe les missions que la RTBF, radio télévision de service public, doit remplir pour la Communauté française. En échange de ces missions, la RTBF reçoit de l’argent public: sa dotation. Ce contrat est discuté tous les cinq ans, entre trois personnes: l’administrateur général de la RTBF, la présidente du Conseil d’administration de la RTBF et moi-même. La discussion n’est pas terminée. Mais j’ai demandé d’inscrire dans ce contrat de gestion, l’interdiction pour la RTBF de programmer une émission du type de Loft Story.

La formule sur laquelle nous nous sommes mis d’accord est: "la RTBF ne peut développer aucun concept d’émission qui puisse porter atteinte à la dignité humaine."

 

 

On parle vraiment du concept d’émission. Il pourrait arriver qu’une séquence dans une émission porte accidentellement atteinte à cette dignité humaine.

Quand le contrat de gestion sera approuvé, il sera donc impossible de réserver une place pour ce genre d’émission dans la grille de programme de la RTBF.

Les raisons de la RTBF sont des raisons éthiques.

Eddy De Wilde, le directeur des programmes de RTL-TVI, a déclaré qu’il ne programmerait pas non plus ce type d’émission sur sa chaîne. Pour d’autres raisons. Pour lui, cette émission est le degré zéro de la télévision. Faire ce type d’émission, ce n’est plus faire de la télé.

L’Essentiel: Pourquoi cette émission, a-t-elle un tel succès, à votre avis?

R.M:Je ne comprends pas ce qui pousse les habitants du Loft à participer à ce jeu.

Un psychanalyste écrivait dans Le Monde qu’il y a une volonté d’être placé sous l’œil protecteur de ses parents. A l’inverse, Sartre dit que "l’enfer, c’est les autres". Etre observé en permanence est invivable: ceux qui participent à cette émission doivent d’ailleurs être suivis psychologiquement.

Pourquoi regarde-t-on ce genre d’émission? Je crois que cela répond à notre envie de surprendre une image interdite. Comme si on allait voir plus que ce que l’on peut voir. Ceux qui regardent Loft Story sont peut-être en attente de cette image interdite?

Mais peut-être le sommes-nous tous un peu quand nous regardons les images télévisées.

 

EXPOSITIONS/Musée


FOLKLORE


A NOTER


LECTURE


TV/FILM


HOMMAGE A


Les photos et illustrations sont la propriété exclusive de leurs auteurs
© Tous droits réservés
.