Brisez le cercle


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Le 1er mars 2006 |


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« 
Même dans une démocratie, les mots ont des pouvoirs magiques »,
dit un chauffeur de bus à un syndicaliste qui vient de se faire tabasser
par la police. « Vous n’avez même pas besoin de penser ce que
vous dites », dit une jeune et jolie conseillère en communication à un
jeune député. Ces deux phrases sont dans deux romans de Jonathan
Coe. Entre les deux phrases, trente ans ont passé. De l’Angleterre
des années 1970 à celle d’aujourd’hui. De « Bienvenue
au Club » au « Cercle fermé », un monde a disparu. Reste
la mélancolie et le pouvoir des mots.

Les jeunes sont chevelus, portent des pantalons pattes d’éléphant
et des mini-jupes. Ils écoutent de la musique rock. C’est l’Angleterre
des années 1970. Ils vont au lycée et font un journal d’étudiants.
Ils vivent leur vie d’adolescents : problèmes de famille et problèmes
de cœur avec leurs premières amours. Ce sont les personnages du
roman de Jonathan Coe, « Bienvenue au club ». Margaret Thatcher n’est
pas encore appelée « la Dame de fer » et n’est pas encore
premier ministre. Mais la crise est déjà là. Ce qui rend
plus triste encore un décor que l’on imagine couleur marron. C’est
le récit de vie de jeunes Anglais dans une grande ville d’Angleterre

Fin d’un monde

Jonathan Coe a de l’humour, on rit souvent en lisant ce roman. La structure
même est amusante. Discussions d’adultes dans les pubs, des jeunes
au snack, au concert ou à l’arrêt de bus. Entrecoupées
de courts articles de journaux ou de lettres. C’est la vie quotidienne
et amoureuse de ces adolescents et de leurs parents. Dans beaucoup de romans,
ces destins ordinaires semblent inutiles ou inintéressants. Dans « Bienvenue
au club », ce récit de vies ordinaires est traversé par
la violence économique, politique et sociale qui monte dans cette Grande-Bretagne
des années 1970. Une région industrielle qui meurt, les derniers
grands combats ouvriers, le racisme, les attentats de l’ IRA, la musique
punk qui éclate comme un coup de tonnerre à la radio. Dès
le début du roman, il y a une « magie des mots » et aussi
un malaise. On sent qu’un monde est en train de finir. Mais sans longues
descriptions, un peu comme si on lisait des gros titres de journaux et puis
qu’on tourne la page.

Nouveau monde

Ils ont les cheveux courts et sans doute déjà grisonnants. Vie
conjugale banale, premiers enfants, premier adultère ou premier divorce.
Ce sont les adolescents de « Bienvenue au Club » qui ont vieilli.
C’est le « Cercle fermé ». La Grande-Bretagne des années
2000. C’est un monde nouveau. Le monde du travailliste Tony Blair. Le
monde de la guerre en Irak et de la mondialisation. Le monde où le privé est à la
mode. Dans la grande économie et dans les commerces : une bibliothèque
publique devient un restaurant chic. S’occuper de sa vie privée
est aussi à la mode. C’est « le cercle fermé » formé par
le couple d’un jeune député travailliste et de sa plus
jeune encore conseillère en communication. Lui, il préfère
parler de l’ouverture du marché européen au chocolat britannique
que de la fermeture d’une usine automobile de sa région natale.
Il trouve cela plus amusant. Elle, elle lui déclare : « Vous n’avez
même pas besoin de penser ce que vous dites ». La magie des mots
s’est transformée en magie de la communication. Des mots partout :
sms, e-mail, télévision. Mais des mots qui n’ont plus de
sens. Restent les romans.

Thierry Verhoeven

 


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