Un libraire indépendant aujourd’hui


Le 11 février 2020 | Mise en ligne : Lydia Magnoni
Auteur : Céline Teret

Bernard Saintes a ouvert L’Ecrivain Public, sa librairie il y a 35 ans, à La Louvière. Son métier de libraire a bien changé depuis… Il doit faire face à de gros concurrents et s’adapter aux nouvelles façons de consommer le livre aujourd’hui. Interview d’un libraire passionné.


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« L’Ecrivain » Public est une librairie indépendante. C’est quoi pour vous un libraire indépendant ?

En tant que libraire indépendant, je maîtrise mon approvisionnement : je choisis les livres que je vends selon mes goûts, selon l’idée que je me fais des attentes du public et selon les opportunités commerciales. J’ai plusieurs fournisseurs, ce qui permet d’être plus libre. Je n’appartiens pas à une chaîne de magasins qui vend la même chose à Gand, Bruxelles, Liège ou à La Louvière.

Cette année, votre librairie fêtera ses 35 ans. Comment votre métier a-t-il évolué ?

Mon métier a beaucoup changé ! Il y a 35 ans, je passais mes commandes aux fournisseurs par téléphone et par fax. Les mardis, je faisais une grande tournée à Bruxelles et je visitais une quinzaine de fournisseurs pour réunir toutes mes commandes. Aujourd’hui, je ne me déplace plus et je transmets mes commandes par ordinateur.
A l’époque, les moyens de s’informer étaient différents. On recevait des annuaires chaque année. On y trouvait la liste des livres par titres et par auteurs. Tout ça a changé. On passe par des outils numériques, des abonnements immatériels et virtuels. La plupart de mes fournisseurs d’il y a 35 ans n’existent plus. Des sociétés se sont regroupées. Le monde de l’édition a changé. Mon métier est également devenu beaucoup plus international. J’achète en Angleterre, en France, un peu en Belgique.
On produit aussi beaucoup plus de livres. Et il faut tout le temps suivre la nouveauté. C’est impossible pour un libraire de tout avoir ! Car beaucoup de stock, c’est beaucoup d’argent qui dort. Cet argent, on en a besoin pour payer des loyers de plus en plus importants et pour payer mes collaboratrices.

Vous avez aussi dû faire face à de nouveaux concurrents…

Aujourd’hui, il y a internet dans presque toutes les familles. Il y a donc des livres, comme les encyclopédies ou les livres d’informatique, que je ne vends plus du tout : toutes ces informations sont disponibles gratuitement et facilement sur internet. Et surtout il y a Amazon, le géant de la vente en ligne. Ce concurrent gigantesque veut mettre fin à l’activité des libraires… Il y a encore 10 ou 20 ans, je détenais un savoir, je pouvais conseiller des livres sur un sujet demandé par le client. Aujourd’hui, mes clients sont souvent aussi informés que moi. Quand un client entre dans la librairie, il a bien souvent déjà fait son choix. La question est plutôt de savoir si j’aurai son livre aussi vite qu’Amazon. Avant, je vendais des livres dans des domaines très pointus, ça me permettait de survivre. Maintenant, même les livres spécialisés sont disponibles sur Amazon.
Il y a aussi d’autres concurrents comme les magasins à enseigne et les rayons librairies des grandes surfaces. On y trouve des livres très « grand public ». J’ai perdu des ventes dans ce domaine-là aussi.

Et les habitudes des clients, ont-elles changé ?

Il y a 35 ans, on avait des clients qui lisaient beaucoup, jusqu’à 5 livres par semaine. Aujourd’hui, il y a beaucoup moins de très gros lecteurs. Par contre, la consommation du livre est devenue plus importante et généralisée. Le livre est devenu un produit de consommation comme un autre. Il est moins intimidant. Aujourd’hui, j’ai plus de clients, mais ils viennent moins souvent.
Il y a aussi la concurrence concurrence compétition entre entreprises pour être le plus rentable et gagner des marchés des autres biens culturels. Les séries télévisées, par exemple, c’est du temps perdu pour la lecture. Mais les éditeurs se sont adaptés, ils proposent des livres dans l’air du temps et j’ai des produits conçus pour être mieux vendus.
Le budget disponible joue aussi un rôle. Aujourd’hui, les gens dépensent leur argent pour leur téléphone, leur ordinateur, leurs voyages… Toutes ces dépenses n’existaient pas ou peu avant. Je constate cependant que mes clients ouvrent encore leur portefeuille pour leurs enfants. Le livre a une grande valeur symbolique. Du coup, même ceux qui lisent peu veulent que leurs enfants lisent.

Pourquoi les gens poussent la porte de votre librairie aujourd’hui ?

Si mon métier est encore reconnu, c’est parce que moi et mes collaboratrices, nous avons lu beaucoup de livres. Et parce que nous savons où chercher dans la galaxie des informations ouvertes à tout le monde. Les clients savent aussi qu’ils auront chez nous des conseils personnalisés. Etre capable de leur obtenir un livre rapidement, ça ne suffit plus. Quoi que je fasse, Amazon sera perçu comme meilleur. Donc, je dois me distinguer autrement. Je suis dans une région et je connais mes clients. Je sais le stock qu’il me faut pour répondre à leurs attentes.
Aujourd’hui, on attend de moi, libraire, de créer des événements autour du livre. La plupart des libraires indépendants organisent des animations, en journée ou le soir, autour d’un auteur, d’un thème… Ils communiquent avec leur clientèle via leur site ou par mail. Ils essaient d’être présents et actifs sur les réseaux sociaux. Ils fidélisent les clients en les mobilisant.

Que souhaitez-vous pour les librairies indépendantes ?

J’espère que la rentabilité économique serait un peu restaurée. Pendant des années, on vendait de moins en moins et on gagnait de moins en moins. J’espère que le récent « prix unique du livre » va aider les libraires indépendants. (Depuis 2019, un livre doit être vendu au même prix partout en Belgique, en librairie, en grande surface et sur le net. Ce n’était pas le cas auparavant) .J’espère qu’on gagnera mieux notre vie et qu’on aura assez de succès pour mettre cet argent dans un meilleur accueil, pour proposer des librairies de plus en plus compétentes, de plus en plus jolies et des activités de plus en plus étendues. J’espère qu’on pourra mieux payer et fidéliser notre personnel. Et faire en sorte de consacrer plus de temps et d’énergie pour fidéliser nos clients.

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Dans sa dernière campagne, l’Association des librairies francophones de Belgique lance un appel : « Achetons toujours nos livres dans les librairies indépendantes.
Pourquoi ? Parce que chaque livre a sa chance. Parce que chaque libraire est un artisan. Parce que chaque librairie est un lieu de rencontre. Parce que la librairie est un commerce raisonné. Parce que les librairies indépendantes, c’est un réseau solidaire. »

Sur le site www.leslibrairiesindependantes.be, découvrez plus d’explications sur cette campagne ainsi qu’une carte reprenant les librairies indépendantes de Bruxelles et de Wallonie. Courez-y !


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