Ismaël Saidi : « Djihad, une pièce pour rire de nous d’abord »

Lydia Magnoni

 Cahiers  Faut-il pleurer, faut-il en rire ?
Le 9 juin 2017 |  Lydia Magnoni

Derrière "Géhenne" et "Djihad", il y a Ismaël Saidi. Nous l’avions rencontré à Bruxelles lors du colloque Démocratie du rire, organisé par le Point Culture quelques mois après le succès de Djihad. Qui est-il ? Quand et pourquoi écrit-il des pièces autour de la radicalisation ?


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L’Essentiel : Ismaël Saidi, qui êtes-vous ? Votre vie en quelques mots ?

Je suis né en Belgique à Saint-Josse-Ten-Noode en 1976. Je suis d’origine marocaine. J’ai grandi à Schaerbeek. Je suis gradué en relations publiques et licencié en sciences sociales. J’écris pour le cinéma et pour le théâtre. Je suis aussi réalisateur.

E : Djihad est votre troisième pièce de théâtre. Dans quelles circonstances l’avez-vous écrite ?

Tout a commencé en juillet 2014. J’ai entendu une interview de Marine Le Pen. On lui demandait ce qu’elle pensait des jeunes qui partaient faire le djihad en Syrie. Elle a répondu que cela ne lui posait pas de problème tant qu’ils ne revenaient pas. J’ai trouvé que c’était assez excessif, dur du point de vue d’un être humain et d’une femme politique. J’ai tout de suite commencé à écrire. En un mois, le texte était prêt. Je voulais le faire rapidement car je sentais qu’il y avait urgence. C’est de Belgique et surtout de Flandre, que partent le plus de jeunes faire le djihad en Syrie( par rapport au nombre d’habitants).
J’ai contacté des comédiens que je connaissais et je leur ai dit : « J’ai un spectacle qui s’appelle Djihad, c’est déjà foireux au niveau du titre mais on va quand même essayer de le faire. »

E : Et le spectacle a-il pu se monter facilement ? Y a-t-il eu des obstacles particuliers ?

Et bien ça n’a pas été évident de monter la pièce… Difficile d’abord de trouver un lieu : aucune salle n’était libre ou n’avait envie de la programmer. La STIB a refusé de placarder les affiches. En dernière minute, un acteur a flippé et j’ai dû le remplacer au pied levé.
La Ville de Bruxelles nous a prêté l’espace Pôle Nord. La pièce a été jouée cinq fois à l’espace Pôle Nord entre le 26 et 30 décembre 2014. Et une représentation était prévue le 9 janvier 2015, dans une autre salle de Bruxelles. Et là, le 7 janvier 2015, il y a eu les attentats contre Charlie hebdo et l’hypermarché kasher  .

E : On imagine que ces attentats ont changé bien des choses…

On s’est évidemment posé la question de savoir si on allait jouer le 9 janvier. D’autant qu’un des personnages, de la pièce est dessinateur.
Ce jour-là, on était un peu paniqué mais on avait envie de jouer. Bon, c’était quand même bizarre d’utiliser presque la même rhétorique que ces gars sauf que, nous, on utilisait ces mots justement pour dénoncer cela, pour essayer de créer le lien et le dialogue. Au final, on s’est dit que, si on ne jouait pas, on leur donnait raison. Et puis, les gens avaient besoin de rire, de faire sortir en tout cas quelque chose. À partir de là, c’était parti.

E : Justement, pourquoi avoir choisi l’humour pour traiter de ce sujet grave ?

L’humour est rassembleur. Je me souviens de soirées télé dans ma famille. Assister ensemble à un film comique permettait de passer un bon moment ensemble en resserrant les liens. C’était une façon de mettre l’accent sur ce qui nous rassemblait. Et puis, j’ai eu envie d’utiliser l’humour parce que c’est tout ce que je sais faire… Une façon de dire aussi qu’on peut rire de tout. On rit de nous d’abord … On peut rire de tout à condition qu’on commence par soi…

E : Les attentats ont-ils changé le destin de la pièce Djihad ?

Après les attentats, beaucoup de profs venaient avec leurs élèves le soir et me disaient : « On n’a pas d’outil, on est perdu, on ne sait pas comment parler de cela avec les gosses. Une pièce humoristique écrite par un musulman, jouée par des musulmans, ça peut peut-être débloquer le truc. » Et puis, Fadila Laanan a reconnu la pièce comme un outil de sensibilisation pour les jeunes. Depuis, plus de 30 000 personnes, et une majorité de jeunes ont vu la pièce.
Pourtant, je n’ai pas changé une virgule de mon texte après Charlie. Il n’y avait pas de raison. C’est cela qui est choquant. Ce que j’ai écrit en août-septembre, c’est exactement ce qu’il y a eu en France…

E : Quel est le message que Djihad veut faire passer aux jeunes ?

Cette pièce est évidemment une auto-critique de la communauté musulmane dont je fais partie. Qui sont ces jeunes qui s’engagent dans le terrorisme ? Je voulais qu’on analyse d’abord les symptômes, pour pouvoir soigner le mal en amont.
Ceux qui disent ne pas être tolérés ne sont pas eux-mêmes tolérants envers les autres.
C’est notre rôle de faire le trait d’union entre l’islam du Moyen-Orient, et les enfants d’immigrés d’ici.
L’islam est une religion « pâte à modeler ». Il a toujours su s’adapter à un milieu. Il faut le faire ici, avant de devoir faire face à une plus large radicalisation. Je refuse que mes enfants grandissent dans un racisme anti-blancs . Les enfants d’immigrés sont un mélange d’islam et de judéo-chrétienté, il faut l’assumer et avancer.

L’instantané de Ismaël Saidi sur la RTBF


Ismaël Saïdi s'exprime sur les attentats de Paris par Le_Soir


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