La chaleur d’un acte citoyen

Cécile Fruy

 Cahiers  Frères humains
Le 13 mars 2018 | Mise en ligne : Lydia Magnoni

75% des hébergeurs sont des femmes. Beaucoup habitent seules ou avec des enfants. Elles travaillent à plein temps et se lèvent tôt. Certaines hébergent seulement le weekend. Ou un jour par semaine, certaines en continu. J’en fais partie.


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Mes invités sont devenus mes amis. Avec le temps, la logistique est devenue super facile. Ils m’aident, font les courses, souvent à manger, rangent. Je ne dois plus m’occuper d’eux, ce serait plutôt l’inverse. C. est ici au moins 4 jours par semaine. Mon fils et lui s’adorent, il est infatigable. Ils se marrent tout le temps. Mes amis reviennent parfois en mauvais état de leurs pérégrinations. Alors, ils restent poliment avec moi pendant une demi-heure ; puis prennent une douche et me serrent la main en disant « Good Night » pour s’isoler. Quand ils sont touchés par ma sollicitude, ils gardent ma main un peu plus longtemps et murmurent ‘Thank you, thank you’ en souriant doucement. Alors, j’ai les yeux qui mouillent un peu. Je suis honteuse de ces remerciements qui sortent pour des gestes si simples.

J’en veux à ces frontières, à ces dictateurs, qui poussent les gens à vous donner une gratitude infinie parce que vous leur avez dit ‘Tu assez chaud ?’ Il doit y avoir quelque chose dans l’air ou la terre du Soudan pour que cette gentillesse soit ancrée si profondément en chacun d’eux. Ou alors ce sont les épreuves et les violences qui ne leur laissent que la douceur pour toute réponse.

J’héberge car je ne suis pas d’accord avec la politique d’immigration. J’héberge pour protéger mes invités de violences supplémentaires, j’héberge parce que quand il se font arrêter, on les lâche sans chaussures alors qu’il gèle. J’héberge parce que le gouvernement utilise des chiens pour chasser des gens sur les parkings. J’héberge parce que le centre fermé de Steenokkerzeel s’est maintenant doté d’une grande aile familiale pour enfermer les enfants.

J’héberge parce que le jeune garçon qui joue et se marre avec mon fils a le corps couvert de cicatrices. Coups de couteau, brûlures au câble électrique, morsures de chiens, blessures profondes à la machette, anciennes fractures. Ce gamin-là n’a pas 20 ans, le sourire en étendard et le corps comme un patchwork. Quand je lui demande ce qui lui est arrivé, il répond : ‘Big problem, you know ? Now finished’. Il ne veut pas en dire plus. Et moi, je sens une colère énorme.

J’héberge car je crois qu’en 2018 chaque être humain a droit à de la dignité dignité Respect pour un être humain basique. Une douche, un lit, des vêtements lavés. J’héberge parce que je ne suis pas d’accord, parce que je suis fâchée. Parce qu’à l’ère de l’iphoneX, de l’obésité grandissante, des jeunes se font tuer, chasser ou torturer pour leur couleur de peau.
Tout le reste, la douceur, les repas, les sourires, c’est du bonus. 

Maintenant, je fais plus que relayer des messages d’indignation sur Facebook. A l’inhumain, les membres de la plateforme répondent par de la compassion.
Cette révolte-là me PLAIT, voyez-vous. Je n’ai pas encore décidé ce qui me menait le plus : le fait de poser un acte citoyen dont JE décide, le fait de pouvoir AGIR, ou la chaleur qui s’en dégage.


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